La CRT, Marco Simoncelli, le Boot Camp…entretien avec Colin Edwards



Alors qu’on pensait qu’il se retirerait au terme de la saison 2011, Colin Edwards a choisi de se lancer dans une nouvelle aventure, celle de la CRT.

Le défi est grand puisqu’après avoir passé une bonne partie de sa carrière sur des motos « factory » ou satellites, il va se retrouver au guidon d’une machine à développer et dans une catégorie qui n’en est qu’aux prémices de son histoire.

Et c’est justement cette possibilité de développer la moto et de l’amener vers plus de compétitivité qui a poussé le pilote américain à prolonger sa carrière de deux ans en MotoGP.

Nous avons eu la chance de pouvoir l’interviewer, grâce au concours d’une de nos lectrices et partenaire de notre site (HR Vison), et d’ainsi pouvoir aborder, avec lui, des sujets aussi divers que les pneus Bridgestone, son école de pilotage, son avenir, ses conseils mais également son triste accident à Sepang, qui aura coûté la vie à un de ses collègues et ami, Marco Simoncelli.      

GPI : Il y a quelques semaines, Hervé Poncharal déclarait que se séparer de toi était une décision difficile. As-tu été déçu de ne pas recevoir l’année de contrat supplémentaire que tu avais demandée ? Dans quelles conditions s’est déroulée la fin de saison?

CE : J’aurais aimé rester avec Tech 3 et Hervé Poncharal. C’est une superbe équipe et j’y ai passé 4 années magnifiques. Mais il était temps de passer à autre chose. J’ai eu l’opportunité de développer une CRT, un challenge que j’ai accepté sans la moindre hésitation. Je n’ai donc pas poursuivi  mes recherches. Tout s’est mis en place naturellement. Je connais le patron, Giovanni Cuzari, et Forward Racing avait besoin de quelqu’un disposant de mes compétences. Je me suis plu chez Tech 3, mais je n’étais pas déçu de partir.

La saison, et surtout la fin de saison, a été difficile. Tu sais quelles motos étaient compétitives en 2011. Il était donc extrêmement difficile de faire de bons résultats avec une moto satellite. Nous avons tous donné le meilleur de nous-mêmes, avec quelques beaux résultats à la clé. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir. Comme on le sait tous, l’horrible accident avec Marco Simoncelli, et ma blessure à l’épaule ont signifié la fin de ma saison.

Revenons deux minutes sur l’accident de Sepang et le terrible accident dans lequel tu as été impliqué. As-tu pensé à arrêter la course? Comment se remet-on d’un tel drame? On se  dit que ça fait partie des Grands Prix?

Tu sais, nous sommes des pilotes, nous avons une passion, nous aimons ce que nous faisons et nous sommes conscients qu’il y a parfois un prix très cher à payer. Au début, je ne me réalisais pas vraiment ce qui s’était passé, mais en regardant les vidéos plusieurs fois, je me suis rendu compte que je n’aurais pas pu éviter Marco. En entrée de virage, je l’ai vu chuter, mais je pensais qu’il était sorti de la piste. Bautista et Hayden sont passés, et je n’ai pas vu qu’il revenait sur la piste. Malheureusement, quand je l’ai vu, il était trop tard. Je ne pouvais plus rien faire. J’étais triste car c’est toujours dur de perdre un ami pilote, mais je me sentirais aussi mal même si je n’avais pas été impliqué dans cet accident.

2011 est derrière maintenant, vive 2012, quelles ont été tes premières impressions sur l’équipe Forward?

Forward racing  a encore du pain sur la planche. Paul Sannen, mon bras droit, suit de près le travail qu’ils effectuent. C’est une personne fantastique, sur qui je peux vraiment compter. L’équipe travaille beaucoup sur la moto et l’électronique. Quand j’ai fait les premiers essais, la moto n’allait pas comme il le fallait, elle était à peine à 65% de son potentiel. Ils doivent travailler l’électronique et le moteur car il a trop de couple.

Tu as dit que la moto était un patchwork de plusieurs morceaux de moto plutôt qu’un ensemble homogène. Peux-tu nous expliquer le concept?

Les choses ne vont pas toujours aussi bien que nous le voudrions. Comme pilote, c’est à nous de nous adapter et de faire le mieux qu’on peut avec une moto. Quand j’ai commencé à courir pour Aprilia, plusieurs fournisseurs et sociétés devaient collaborer pour le développement de la moto. Avec la Suter BMW, c’est pareil. Bosch, Suter et BMW doivent collaborer, communiquer et partager de l’information. La moto a beaucoup de potentiel, et du moment qu’il y a une bonne communication, ce n’est pas si difficile de développer une moto. Je suis très impliqué dans le développement et mon équipe écoute mes conseils et recommandations. C’est aussi pour ça qu’ils m’ont engagé. Je suis confiant dans le fait qu’ils vont suivre mes conseils et travailler pour améliorer la moto.

Nous avions parlé de la Suter BMW avec Michael Bartholémy en début de saison et il nous avait alors dit que le moteur BMW manquait un peu de puissance. Est-ce toujours le cas?

Je ne dirais pas ça. La moto a presqu’autant de puissance qu’une MotoGP, mais la différence est que la puissance n’est pas utilisée de manière optimale. La moto est difficile à piloter car elle a trop de couple. Elle réagit très vite au début, mais n’est pas assez linéaire. Je sais que l’équipe travaille beaucoup pour la rendre plus compétitive, mais cela prend du temps.

Que peux-tu espérer tirer hors de cette moto? Attendez-vous des améliorations pour Sepang?

L’équipe dispose de toute l’information dont elle a besoin pour améliorer la moto. Je vous dirai quoi après les essais à Sepang. Comme je l’ai déjà expliqué, j’applique toujours la même règle : la course c’est moi, ma moto et le circuit. C’est tout ce qui compte. Je ne regarde pas ce que font les autres, je me concentre sur moi-même et ce que moi je peux faire pour aller vite avec la moto à ma disposition.

Carlo Pernat estime que faire rouler CRT et MotoGP ensemble, est très dangereux et il espère que 2012 ne sera qu’une année de transition. Quel est ton avis sur la question de ces CRT, penses-tu que la fin des MotoGP est proche?

Je ne peux pas répondre à cette question. Carlo Pernat a construit un empire en MotoGP et il a une vision. Aujourd’hui c’est l’équipe qui dépense le plus d’argent qui gagne le championnat. Sa vision est de rendre le MotoGP plus passionnant. Si dans 5 ans, les usines sont toujours impliquées, ça restera la même chose. Le mieux serait que les usines se retirent, mais ce ne sera pas facile à réaliser. On dirait qu’on va avoir deux championnats en un seul, mais je ne peux pas le dire avec certitude avant la première course.

Nous avons lu un article de Capirossi qui expliquait que Bridgestone mettait à disposition des pneus qui ont été fabriqués il y a plus qu’un an, et que ces pneus ne sont pas aussi performants que les gomme neuves. Qu’en penses-tu ?

Je ne sais pas si c’est vrai ou non. Je suis néanmoins surpris car les pneus que nous utilisons n’existaient même pas il y a un an. J’ai toujours eu de la chance avec les pneus Bridgestone et Michelin. J’ai eu un seul souci avec les pneus de qualification. J’en avais trois et un des trois était moins performant, mais cela ne veut pas dire que c’est lié au pneu. J’ai peut-être piloté avec un autre style et c’est peut-être ça qui a fait que le pneu ne se comportait pas de la même manière.

Mais comme je l’avais déjà dit, certains pilotes se focalisent trop sur ce qui se passe autour d’eux et pas assez sur eux-mêmes, la moto et le circuit.

Vous êtes 3 Américains en MotoGP mais derrière, on ne va pas pointer la relève. Vu que tu connais mieux la moto aux USA que nous, penses-tu à un pilote qui pourra assumer ce rôle?

Comment expliques-tu qu’un si grand pays connaisse autant de difficultés à créer des talents?

J’aimerais pouvoir te donner 10 noms d’Américains qui pourraient arriver en MotoGP, mais j’en suis incapable pour l’instant. Je ne peux pas dire si c’est moi qui ne les connais pas ou s’il n’y en a pas. La course sur route n’est pas populaire aux Etats Unis. Nos jeunes talents se dirigent vers le motocross ou le supercross. Dans tous ces pilotes, il y en a certainement 8 qui ont le potentiel pour faire de la vitesse, mais ils ont tellement de talent qu’ils restent en Supercross. Les jeunes enfants choisissent cette voie-là. Même avec mes deux titres en Superbike, je suis totalement inconnu ici. Je pourrais passer dans dix magasins avec toi, et je te garantis que personne ne me reconnaîtra.

L’avantage est qu’en tant qu’Américain, on a envie de réussir dans ce sport qui est si peu reconnu chez nous. On a envie d’avoir un renom et devenir connu comme d’autres athlètes. C’est sans doute grâce à cette détermination que nous réussissons dans notre sport favori.

2012, c’est une chose, mais quels sont les plans de Colin Edwards pour 2013 et puis pour l’après MotoGP? Ton école est-elle ton avenir? Vas-tu en ouvrir d’autres?

J’ai un contrat de deux ans. L’objectif est d’améliorer la moto en 2012 pour être performant et compétitif en 2013. Je ne me pose pas la question de savoir ce qui se passera après. Je vis au jour le jour. Je me lève le matin et je décide à ce moment-là ce que je vais faire de la journée. Je ne me fais pas de soucis pour demain. Je crois fort en mon école et j’adore ce que je fais à la Texas Tornado Boot Camp. Nous avons des idées et des plans pour notre camp. Je commencerai peut-être une école de pilotage sur un nouveau circuit pas loin de Houston. Construire les circuits, c’est ma vie. Je l’ai d’abord fait pour moi-même, ensuite pour le Boot Camp et maintenant aussi pour Hazes, mon fils de 6 ans, qui roule aussi. J’aime préparer des circuits. Voir mon fils rouler avec autant de passion me motive encore plus à le faire. J’apprends encore tous les jours, j’aime voir la progression des pilotes qui viennent faire du dirt track ici. J’envisage d’organiser des stages de dirt track en Europe. Même si je suis très occupé, j’arrive à le faire grâce à mon équipe. Je peux vraiment compter sur eux, et ça me soulage. Grâce à eux, je peux organiser des stages pendant le break d’été en Europe, ou même entre deux GP, tout en me concentrant sur mes courses.

Tu as ton école de pilotage et tu écoles des pilotes. A ton époque, ce type d’écolage n’existait pas. N’as-tu pas eu des difficultés au début ?

C’est certain, j’ai dû apprendre à donner des cours. Tout ce que je fais sur une moto, que ce soit une moto de vitesse ou de dirt track, est naturel. J’ai donc du analyser ce que je faisais pour pouvoir l’expliquer. J’ai beaucoup travaillé avec Joe, notre instructeur principal. Il a beaucoup d’expérience. Tous les instructeurs expliquent les mêmes principes, mais il s’agit de trouver les bons mots pour que le stagiaire comprenne ce que tu veux dire. Steven Bodak a beaucoup de patience et explique très bien aux débutants.

J’aime bien les gens, j’aime bien passer du temps avec eux. J’ai toujours pu expliquer dans le détail le comportement de ma moto et de son moteur aux ingénieurs, et cela m’a beaucoup aidé dans mes stages. J’aime regarder les pilotes, observer ce qu’ils font et donner des conseils. En une seconde j’arrive à le faire et à déterminer ce que la personne peut améliorer dans sa technique de pilotage.

Quand on s’est vu à Aragon, tu m’as parlé de tes protégés, de ton envie d’aider les jeunes pilotes motivés à améliorer leur pilotage. Parle-nous un peu d’eux.

Comme tu le sais, mes protégés sont Tayler Myers, Jay Newton, Thane Bodak et mon fils. Ce sont des enfants de mes amis proches et de mes instructeurs. Je ne pousse pas les enfants, on ne leur met aucune pression, mais ils sont tellement motivés. J’utilise le même concept que j’ai utilisé moi-même pour arriver à mes titres. S’ils ont la passion et la moto, on les aide à s’améliorer. Il ne faut jamais mettre la pression sur un pilote, parce que ça tue cette passion. Je n’ai pas de plans concrets avec eux, les pièces du puzzle se mettront en place toutes seules. Roule et vis avec ta passion, il faut aller vers la destination où la passion t’emmène.

Je ne leur donne pas d’argent mais du soutien moral, du coaching et des bons prix pour le matériel. J’ai moi-même du me battre pour y arriver, et je veux qu’ils fassent la même chose. Si on ne doit pas se battre, on n’arrive nulle part.

J’ai moi-même commence à l’âge de trois ans. On habitait à Aberdeen en Ecosse, mon père était passionné par les motos. Dès que j’ai commencé à rouler, j’ai voulu aller plus loin. Tout comme mon fils maintenant.  Il roule moins que moi à son âge mais il est vraiment passionné et il a beaucoup de talent et de potentiel.

Une dernière question, tu as été deux fois champion du Monde Superbike, tu as fait de beaux résultats en MotoGP. Que pourrais-tu donner comme conseil pour gagner des courses ?

Chaque pilote est différent et comme je l’ai expliqué plus haut, il ne faut jamais mettre la pression à un pilote. Ça tue la passion, et la passion est la base de tout. Il faut la passion et la motivation, l’envie de s’investir et savoir faire des sacrifices. Ensuite, j’ai mon petit rituel de préparation pour la course et ça aussi, ça dépend d’un pilote à l’autre. Je me suis toujours senti très fatigué avant une course et souvent je me disais que je n’avais peut-être pas assez dormi, mais en réalité c’est mon corps qui se prépare à donner beaucoup d’énergie en peu de temps. J’écoute mon corps. D’autres pilotes écoutent la musique, ou courent dans leur mobile home.

Ensuite, j’accorde de l’importance à ma façon de m’habiller. Je le fais toujours de la même manière. Et une fois sur la grille de départ, je regarde mes concurrents en me disant que je vais les battre un par un. Même si on n’a pas la meilleure moto, ou que d’autres pilotes ont plus de talent ou plus d’expérience, c’est la confiance en soi qui est déterminante. L’attitude et l’état d’esprit sont très importants. Il faut éliminer ce que j’appelle les ‘mind-ninjas’ (les choses autour de moi qui peuvent me perturber) et se focaliser sur soi-même, la moto et le circuit. La préparation physique est importante, mais en roulant à moto, on utilise des muscles que l’on ne peut renforcer dans une salle de gym. Du moment que l’on a la condition physique pour tenir à l’aise toute une course, c’est ok. La réussite est une combinaison de talent, d’attitude, de passion, d’énergie, de force mentale, de soif de victoire et de concentration. Il faut se battre pour y arriver, et il faut avoir la volonté de le faire.

Nous ne pouvons que remercier Colin Edwards d’avoir pris le temps de nous répondre et, bien entendu, lui souhaiter une immense réussite dans son nouveau projet !

Quant à nous, chose promise chose due, nous vous offrirons la possibilité de remporter le t-shirt du Boot Camp signé de la main de Colin Edwards, mais à la demande générale, nous mettrons ce concours en ligne ce soir et vous aurez la possibilité de nous répondre jusqu’au 29 février à minuit.

D’ici là…stay tuned !

Partager cet articleShare on Facebook
Facebook
0Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Email this to someone
email
S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires