Francis Batta : « la Dorna ne peut rien…c’est Honda qui décide »



Francis Batta est une des figures emblématiques du championnat du monde Superbike, un des hommes qui en a marqué l’histoire.

Pourtant, lâché par Suzuki en fin de saison dernière, le Belge a dû jeter l’éponge.

Mais malgré ce retrait de la compétition, il reste un de ceux dont l’avis compte et puisqu’il était présent pour la finale du championnat du monde à Magny Cours, Marc Seriau, le rédacteur en chef de Pit-Lane.biz, en a profité pour l’interviewer et lui demander ce qu’il pensait du regroupement entre Superbike et MotoGP.

Francis Batta s’est ouvert sur le sujet et a même été bien au-delà.

L’interview est certes longue mais vu sa cohérence, nous avons décidé de ne pas la scinder en deux parties. Bonne lecture !     

Marc Seriau : Pouvez-nous nous dire ce que vous pensez de la récente prise de pouvoir de la Dorna sur le championnat Superbike?

Francis Batta : Regardons les deux championnats. Combien y a-t-il de motos factory en MotoGP ? Il y en a douze. Et ici, en Superbike, il y en a combien? Il y a deux BMW et deux Kawasaki. Et puis c’est tout. Je parle de vraies motos officielles.

Et Ducati?

Ce n’est pas une moto officielle. Le gars, il paye ses motos chez Ducati, etc.

Et en fin d’année, tu as les deux BMW qui s’en vont. Donc tu te retrouves avec un championnat composé de motos alignées par un importateur, un gros dealer ou un team qui se paye du rêve.

Il faut donc faire en sorte que les motos coûtent moins cher, que les préparateurs puissent remettre la main dans les moteurs, polir, équilibrer – tout ce qu’on faisait à nos début – et bloquer l’électronique en imposant la même pour tout le monde.

Tu auras toujours les mêmes courses spectaculaires. On tournera une seconde et demie moins vite au tour mais les motos coûteront entre 150 et 180 000 euros.

Aujourd’hui, si tu veux acheter une Ducati, il faut sortir 400 000 euros, sans compter la manutention. Tu auras un moteur qui casse moins vite et tu auras besoin de moins de gens.

Je me rappelle, dans mon team (ndlr: Suzuki), j’avais deux personnes qui s’occupaient de la télémétrie, deux du mappage, un chef motoriste, et ces gens-là ne travaillaient que sur l’électronique.

Or, ce sont les plus gros salaires dans un team. Donc si tu as cinq personnes comme ça qui te coûtent 50 000 euros chacune, c’est déjà 250 000 euros qui, avec une nouvelle règlementation, seraient réduits à 50 000 euros. De cette manière, tu peux faire des économies sur un peu tous les postes.

Tu vois bien, les Anglais, ils ne sont pas aidés. Ils n’ont rien du tout. C’est Yoshimura qui prépare leur truc mais Yoshimura, ce n’est pas énorme.

Toutes les années où nous étions en Supersport, c’est nous qui réalisions notre kit et, en fin d’année, Yoshimura le recevait et en faisait son kit à lui. C’est tout petit Yoshimura, ils ne sont pas 50 000, ils sont trois ou quatre.

Un autre problème, c’est qu’il n’y a plus de sponsors. Les teams, ici, en Superbike, ne reçoivent aucune aide et ils payent leurs pneus. Pour la saison et les essais, tu dépenses 120 000 euros de pneus. En MotoGP, combien dépenses-tu? Rien! Puisque tu ne les payes pas.

En MotoGP, chaque team reçoit un bon budget en début d’année ce qui lui permet, non pas de vivre grandement, mais de démarrer son opération. Et puis, il se traîne jusqu’à la fin de la saison, etc.

Ici, tu ne reçois rien. Au contraire, tu payes même ton inscription.

Tout ça, ce sont des choses qui à la longue, si elles ne sont pas revues, ne permettront plus aux écuries de tenir un championnat.

Ou alors, il faut arrêter, il ne faut plus l’appeler championnat du monde, il faut l’appeler championnat intercontinental, avec cinq ou six épreuves en Europe. Tu fais des finales avec les Anglais, les Américains et les Australiens, et puis une finale mondiale. Le tout, c’est de faire venir les idées.

Des idées, vous en avez beaucoup. Un rôle de consultant auprès de cette nouvelle organisation?

Moi, Carmelo, j’ai toujours eu d’excellents contacts avec lui.

Il vient, ce week-end? (ndlr : interview réalisés lors de la finale de Magny Cours)

Oui, on dit qu’il vient. On dit aussi que le trésorier de chez Infront vient également…

Ce championnat, avec vos préconisations, cela ressemble à un championnat de Superstock, non?

Un championnat de Superstock évolué, oui. Si on regarde en Angleterre, c’est comme ça, en Australie, c’est comme ça et en Allemagne, c’est comme ça aussi. Si on n’essaie pas d’unifier tous ces championnats nationaux…

Maintenant, le MotoGP, c’est le top, il n’y a pas d’autre championnat, il n’y a pas de championnat d’Europe, il n’y a rien du tout, c’est le MotoGP et basta.

Ici, ça doit être le contraire, ça doit être le vivier pour former le maximum de pilotes.

Carmelo, qu’a-t-il fait? Il a créé le Moto2 pour former des pilotes pour le MotoGP. Mais, à un moment donné, ça n’ira pas.

Pour l’instant, c’est un championnat du monde mais ça ne peut pas être un championnat du monde puisque c’est mono-moteur. C’est du cinéma.

S’ils en sont là, c’est parce qu’ils sont très forts pour le lancer mais ce n’est pas digne d’un championnat du monde. Un championnat du monde ça doit être ouvert à tous les constructeurs, avec des règles précises, etc.

Mais passons…

L’objectif principal de la FIM, c’est quoi? C’est d’avoir le maximum d’adhérents et de leur donner le maximum de capacités et de possibilités pour utiliser leur sport.

Alors, tu as un championnat de France, un championnat d’Angleterre, un championnat d’Allemagne, un championnat d’Australie, un championnat aux États-Unis et un championnat du monde Superbike. Il faut arriver à ce que tous ces championnats aient le même règlement technique.

Ici, on est en France, il faut qu’il puisse y avoir dix Wild Cards en mesure de se présenter à Magny Cours et rouler sans être obligés de faire tout le circus. Ce sont tous ces systèmes-là qu’il faut trouver, ou qu’il faut retrouver.

Avant, quand tu avais des 125 deux temps, des 250 deux temps et des 500 deux temps, c’était le cas parce que, dans chaque pays, tu avais un championnat 125, un championnat 250 et un championnat 500.

A propos de deux temps, j’ai assisté à une réunion relativement privée où toute une série de gars se sont mis en tête de recréer un championnat 125. J’ai vu les motos, elles polluent moins que le 4-temps, grâce à l’injection, et elles ne coûtent pas cher, pas cher du tout et il y a un engouement terrible!

En Italie?

En Italie, en Hollande et dans les Pays de l’Est. Et là, tu fais ta 125, tu fais ta 250 qui n’est finalement qu’un assemblage de deux cylindres de 125, et ils ont des puissances qui n’ont rien à envier à la Moto3 et, en 250, des puissances qui vont arriver très près de ce qu’on fait avec les 600.

Il y a donc un gros travail de réflexion à mener…

Mais, Honda, un jour, a décidé que le 2-temps, c’était terminé. Et donc tu peux relire tous les règlements de la FIM, tu ne trouves plus le mot « 2-temps ».  Pourtant, aujourd’hui, dans le monde, en Inde, en Chine, etc, ils commencent à construire des 2-temps qui ne polluent pas.

Alors tu veux ignorer des marchés qui sont aussi énormes parce que tu veux fourguer tes 4-temps qui coûtent un paquet d’argent à construire et qui sont compliqués à réaliser?

Un 2-temps, tu sais ce que c’est…

Tout à fait. N’importe quel Indonésien, sur le bord de la route, retire la culasse, décalamine, remonte le truc et repart…

J’étais chez San Venero donc j’ai construit des 125 et j’ai construit des 500, donc je sais ce ça coûte… C’est sans commune mesure!

Oui mais tout ça, on ne peut pas le dire!

Non, tu ne peux pas. D’abord, si tu dis « 2-temps », on te prend pour un “bargeot” et on te dit que tu retournes en arrière. Mais non, pourquoi, il faut y réfléchir!

La performance sur la piste, ce n’est pas tellement ça qui intéresse les gens. Ce qui intéresse les gens, c’est la bagarre. Est-ce que ça te plaît de voir une course de MotoGP où tu as deux mecs qui partent, un qui est à 10 secondes, tous les autres qui sont derrière et les CRT qui se battent pour ne pas être doublées? Ça n’a pas de sens.

L’inverse, c’est le BSB, où ils ont un boîtier unique, des courses spectaculaires, et un succès leur permettant de s’exporter hors de leur territoire, avec Assen cette année et possiblement Magny Cours et/ou Le Mans pour l’année prochaine.

De plus, si tu regardes les courses, il n’y a pas un gars qui domine. C’est une fois l’un, une fois l’autre et une autre fois encore un troisième. Et, avec le boîtier unique, les Suzuki gagnent encore en BSB…

Mais en MotoGP, ils ne peuvent pas faire ça! Ils doivent laisser libre les constructeurs et la folie des ingénieurs.

C’est ce que veulent les constructeurs, mais ce n’est pas ce que veut la Dorna.

La Dorna ne pourra pas commander les usines. C’est Honda qui décide.

Mais Honda est complètement opposée au boîtier unique Magneti Marelli puisque, à l’inverse de Yamaha et Ducati, ils ont développé leur propre système.

Le problème, c’est que tu as une fédération faible qui prend de l’argent des deux côtés, alors « on se tait là, on se tait là » et l’intérêt du sport passe en deuxième lieu.

Mais, je voudrais savoir si la Dorna gagne autant d’argent que ça? Et Infront, est-ce qu’ils gagnent autant d’argent que ça? C’est un peu ça qu’il faudrait aller voir…

Pour en revenir aux changements annoncés, Ezpeleta va-t-il placer son personnel ici?

A mon avis, comme c’est divisé, le marketing resterait à Infront. Qui dit marketing, dit gestion du paddock, gestion de la publicité, gestion de la télévision, gestion des hospitalities, gestion des loges, certainement une grande partie de la gestion des contrats ‘organisateurs’ et la Dorna s’occuperait de la technique: les règlements, et ces choses-là.

De nouveau, tu fais tout ou tu ne fais rien. Les gens de la Dorna vont arriver et comment est-ce que ça va réagir ici?

Les gens sont habitués à certaines méthodes de travail et si on veut imposer ce que l’on a imposé en MotoGP, ça ne marchera …jamais! Tu détruiras vraiment l’essence du Superbike.

Ça, il faudrait aller le dire à Carmelo. Je ne peux pas aller me proposer en lui disant, « je suis l’homme de la situation ».

Mais il vous connaît!

Oui, très bien. Mais il m’a toujours vu un peu comme l’homme de Flammini puisque j’ai toujours été celui qui… mais il sait aussi que je suis quelqu’un qui a la même manière de penser que lui.

Carmelo, contrairement à ce qu’on peut croire, ce n’est pas un business man, c’est un grand passionné de motos.

Alors c’est clair que s’il gagne de l’argent, il est encore plus content, mais c’est sa passion qui lui a fait faire ce qu’il fait actuellement. Alors que Maurizio (ndlr: Flammini), ce n’est pas un passionné de motos, contrairement à Paolo (son frère). Maurizio est un passionné de voitures.

Or, il ne faut jamais oublier que Maurizio et Carmelo étaient associés sur les Grands Prix.

Au moment de la ROPA (Road Racing Organisers and Promoter’s Association), l’association de tous les organisateurs de Grand Prix, il y avait deux présidents, Carmelo Ezpeleta et Maurizio Flammini.

Et quand on a mis en jeux la vente des droits du MotoGP, Carmelo et Maurizio ont fait une offre chacun et c’est Carmelo qui a gagné. Maurizio s’est donc retrouvé assez « mal », et à ce moment-là, c’est moi qui lui ai dit de prendre le Superbike.

M.S : Le départ de Honda du MotoGP, impossible?

Oui.

 

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